PETROVITCH

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Entretien entre Valérie Pugin et Françoise petrovitch à l'occasion de l'exposition au centre d'art du parc Saint Léger –

Cachan 25 janvier 2007

 

 

VP Je me permets de reprendre un terme que j’avais utilisé pour nommer ton intervention dans la galerie du collège de Dornes : « installations dessinées » qui me semblait être assez proche de l’état actuel de ton travail. Qu’en penses-tu ?

 

FP C’est surtout le mot dessiné associé à installation car mon travail se déploie beaucoup plus maintenant à partir de l’espace. Le dessin peut être amené à ne plus occupé seulement un support papier mais glisser sur le mur ou être pensé comme la structure même d’une sculpture.

 

VP Installations, environnements… on sent un glissement par rapport à ta démarche qui a débuté par les livres, les dessins aquarellés sur papier et que tu as toujours gardés. Des dessins qui prennent complètement l’espace. Il me semble que tes environnements sont de plus en plus complexes, le spectateur est amené plus fortement à se confronter à du dessin mural, des pièces en volume au sol, ou suspendus.

 

FP Il y a donc un jeu de regards entre une sculpture qui est présentée physiquement et cette même sculpture présentée ailleurs, dans un espace photographié.

 

VP La photographie apporte une distance plus grande à la sculpture. Je pense tout de suite au Janus qui est une pièce imposante. La voir ensuite en photo, déplacée dans un territoire banalisé, son statut est différent.

 

FP J’aime bien ce basculement. Janus dans un parking à camions… cela permet d’avoir des brèches, des trouées.

 

VP Tu travailles dans la confidentialité et la solitude dans le dessin, et là pour les photos, vous travaillez à deux car tu réalises les prises de vue avec Hervé Plumet. Les photographies sont cosignées. Est-ce une nouvelle expérience pour toi de travailler en équipe ?

 

FP C’est réellement une rencontre dans le travail, une grande complicité, il y a une espèce de facilité à les faire ; cela se fait sans heurts, il n’y a pas à discuter. Le moment du travail doit être en harmonie avec moi-même, je ne peux pas « souffrir » quand je travaille, cela m’est littéralement impossible ! Il faut qu’il y ait une fluidité dans ce qui se passe à ce moment-là. Il y a eu une sorte d’évidence entre nous jusque dans le choix final des photos.

 

VP Il est vrai que la photographie dans ton travail était une inconnue jusqu’il y a quelques années.

 

FP Une inconnue pour beaucoup de gens… mais pour moi, en fin de compte pas du tout. elles ne sont pas en rupture avec le reste, elles se placent exactement là où elles doivent être. Cet écart entre la sculpture exposée et sa représentation photographiée dans des lieux du quotidien.

 

VP Il y a le rapport à la couleur, les contextes dans lesquels tu les places, la notion de distance par rapport aux espaces extérieurs que tu choisis urbains ou domestiqués : dans une cantine, un gymnase, des cuisines et des réserves, une piscine, un parking…

 

FP Ce sont des lieux de vie finalement, des lieux habités.

 

VP le rapport d’échelle en est alors bousculé ? Qu’en est-il dans tes différents médiums ?

 

FP La variation d’échelle est une des données les plus présentes dans mon travail. J’ai aimé et j’aime travailler sur le cahier d’écolier, dans sa relation très modeste, petite et délicate. Il est certain que le livre pour moi a une place importante. Ce n’est pas que de l’édition, c’est aussi un lieu de création, pleinement, c’est un format petit, manipulable ; Quand j’aborde le dessin très grand, des dessins qui peuvent aller jusqu’à 6 ou 8 m de hauteur, nous sommes placés à l’intérieur. On se déplace. C’est-à-dire que l’échelle des sculptures bouge aussi de la même façon. En tous cas ce qui m’intéresse c’est cette liberté que l’on ressent quand on peut aller du petit au grand. C’est également une fluidité de penser, de se dire que notre regard n’est pas toujours à la même distance. On peut être enfoui, on peut être à un moment donné très éloigné de ce que l’on fait, on peut au contraire avoir une relation intime par une consultation de page à page. Je trouve que cela change aussi le regard… évidemment le mien, mais surtout le regard de l’autre, comme une interrogation.

 

VP Comme Janus qui propose deux têtes, il n’y a jamais qu’un seul regard sur ton travail.

 

FP Il n’y a jamais une seule chose sur un dessin. C’est toujours une relation double : dans la série des Twins, Tenir debout où les ombres sont attachées, c’est une relation d’ombre et de figure ; j’ai progressivement remarqué que les choses étaient très définies de la sorte, mais avec des couples très différents : ils peuvent aller des siamois à une relation de simples contacts entre différents éléments. Mais ils sont toujours deux…

 

VP Toujours deux et l’animalité n’est pas loin de l’humain…

 

FP Comme dans la série des poupées également, elles sont toutes attachées avec quelque chose… il y a souvent l’attachement, le lien… par un fil et finalement le trait c’est le meilleur fil, le dessin. Tu attaches deux taches, tu fais un trait de dessin entre les deux, tu as un lien, tu as une laisse. C’est peu, mais en même temps c’est beaucoup.

Les formes sont toujours également sur fond blanc, elles ne sont jamais contextualisées, j’évacue le décor. Le sujet est isolé, suspendu.

 

VP L’acquisition de la féminité est quelque chose d’intérieur et de complexe. Se mêlent tout à la fois de la timidité, une certaine réserve, de la nonchalance et de la provocation. Tout ce qui modèle la construction de l’entrée dans le monde adulte. Ce passage est parfois inquiétant. Dans les espaces que tu proposes, il n’y a rien de candide.

 

FP Oui, c’est évident pour moi qu’il y a quelque chose d’âpre. L’aspect extérieur des pièces montre une séduction, presque « adorable », et puis pas du tout.

 

VP Effectivement, lorsque l’on regarde attentivement, tu glisses dans tes dessins des petits détails : une chaussette un peu trop baissée sur une jambe…

 

FP Exactement…

 

VP Lorsque j’ai découvert pour la première fois ton travail, j’ai tout de suite pensé à ces images de magazines des années cinquante avec ses représentations de jeunes filles avec des jupes à carreaux, elles sont lisses à l’extérieur.

 

FP Et pourtant, on peut percevoir une souffrance.

 

VP Sylvie Blocher dans un autre contexte artistique affirme que « la violence c’est le lisse ».

 

FP C’est très évident pour moi. C’est pour cela qu’au Centre d’art, j’ai envie de réaliser une grande révérence dessinée, je trouve que c’est une attitude normalement de politesse extrême, on se courbe… et en même temps c’est une révérence avec un pied de nez puisqu’il n’y aura pas de visage et des espèces d’oreilles de lapins ; une bizarrerie sur la tête, c’est irrévérencieux ! En même temps c’est très poli et ça ne l’est pas du tout. 

 

VP Il me semble que la forme dessinée, par ailleurs très sobre, aucune superficialité ne semble apparente. Pour moi, il n’y a pas d’esthétisme facile.

 

FP Quelque soit la forme que prendra le dessin, la recherche se fait dans la solitude. L’isolement est présent à cette étape du travail. Ce n’est pas forcément une durée très longue, mais on est dans quelque chose de tendu. C’est maintenant, ça se passe là. Je crois que le dessin demande cette concentration aigue , cette énergie canalisée.

 

VP La différence entre des séries comme les poupées ou des projets dans lesquels tu inclus le champ social comme « Radio Pétrovitch » ou plus particulièrement « J’ai travaillé mon comptant » où tu dessines à partir, en réaction ou en continuité de la parole des autres . C’est peut être un temps différent, où peuvent émerger des contraintes, une tension entre chaque texte et l’image que tu associes, que tu vas proposer en regard du texte, dans le protocole que tu vas mettre en place ?

 

FP En fait, en terme de protocole, je mets en place un descriptif très serré, très défini où il y a toujours la place pour chacun, pour ceux que je ne connais pas, d’inventer, de suggérer et finalement c’est aussi un moteur pour moi. J’aime beaucoup cette relation au son avec le dessin ou à l’écrit. C’est-à-dire ne pas partir du visuel pour dessiner, mais avoir un rapprochement qui est de l’ordre de l’écoute ou de l’écriture. L’émergence de l’image vient ensuite.

 

VP La relation texte / dessin, et ce que tu décris entre le son et le dessin, le tracé qui descend du mur pour investir le sol… c’est ce qui complexifie de plus en plus tes environnements ; complexité ne voulant pas dire manque de lisibilité car la lecture dans la mise en espace de ton travail est très claire mais on passe d’un environnement formel à un autre. Plusieurs narrations se forment au sein d’une même exposition, plusieurs fragments forment un tout et cette combinatoire sera présente au Centre d’art.

 

FP Je ne les vois pas comme des narrations mais je pense que ce sont des bribes juxtaposées qui finalement peuvent être des départs à histoires. C’est-à-dire que tout peut se croiser ou pas, se contrebalancer ou se contredire. Ce qui peut être assez difficile c’est de réunir des choses qui pourraient être presque contradictoires, et qui sont là ensembles, dans un même espace.

 

VP Revenons à l’exposition. Son titre « Les photos de vacances des autres n’intéressent personne » est celui d’un diaporama que tu montreras pour la première fois à Pougues.

 

FP oui, c’est une œuvre qui est dans le prolongement de mon livre « J’ai travaillé mon comptant » et « radio Pétrovitch », des projets importants pour moi qui se déroulent sur plusieurs années à chaque fois. Ici, j’ai demandé à des gens de me raconter un souvenir de vacance. J’ai écouté un récit qui devient le support de mon travail photographique et dessiné. Je leur ai fabriqué leurs photos de vacances et je monte un diaporama sonorisé où la parole de chacun est lue par un comédien, un narrateur.

 

VP association du son et du dessin ; ici tu arrives à canaliser trois domaines qui étaient en germe déjà dans ton travail : le son, le dessin et l’écriture

 

FP oui, plutôt une parole transcrite ; on est vraiment dans une écriture très particulière qui est celle de la transcription d’un témoignage car il s’agit là d’une pièce nouvelle pour moi où le son tient une place importante ; C’est vraiment comme un diaporama montré au retour des vacances.

 

VP c’est un support pour le dessin également…

 

FP le dessin en miniature puisque j’ai dessiné directement sur les diapos ; ce sont des diapositives grattées et dessinées. Avec le titre, on imagine très bien les diaporamas subis au retour de vacances. Le bonheur des autres ne nous intéressent pas ! et cela fait suite au livre « J’ai travaillé mon comptant » où j’avais questionné des personnes âgées sur leur première embauche et leurs souvenirs au travail. C’est un peu comme si j’avais fabriqué ou re-fabriqué leurs propres photos de vacances. Ce sont des fictions. Nous ne sommes pas dans quelque chose de spectaculaire mais plus de l’ordre de la confidence. On nous raconte quelque chose donc il faut que celui qui écoute retrouve ce sentiment d’intimité.

 

VP ce qui est intéressant dans la manière dont tu as imaginé cette exposition, c’est que tu souhaitais un espace pour les souvenirs de vacances. C’est un espace à part et en même temps il va relier le reste des œuvres entres-elles.

 

FP effectivement, cet espace convoque beaucoup de personnages sous la forme d’une collection de paroles. C’est encore un inventaire comme dans « J’ai travaillé mon comptant », complètement subjectif car je l’arrête à 42 souvenirs. C’est une réalisation sur deux ans, donc quand le temps nécessaire est là, j’arrête. Ce qui m’intéressait sur ce projet précisément, un des indices qui me plaisait beaucoup c’est de relier le dessin à la photo, et de dessiner directement sur la diapo. C’est un dessin miniature, pour être ensuite projeté à plus grande échelle, mais c’est un dessin que j’ai réalisé avec des petits stylets de gravure, je voyais à peine ce que je faisais. Un dessin très brut, très arraché, c’est ce que je trouve particulièrement intéressant dans ce rapport d’échelles entre un dessin sur le mur qui fera 6 m de hauteur et un autre qui tiendra sur 2 cm2 . Pour beaucoup de gens que j’ai interrogé, présenter les vacances, c’est avant tout parler de lieux qui les environnait totalement, et au final ce lieu est réduit à un timbre poste que l’on emmène chez soi et que l’on a envie de montrer !

 

VP J’aime bien également ce rapport à la mémoire, il ne s’agit pas de photos numériques que tout le monde utilise maintenant, mais tu garde le côté suranné de la diapo !

 

FP j’y tiens vraiment aux paniers de diapos que les vacanciers font subir aux autres ! C’est très relié à un moment précis, ce moment particulier où l’on montre ses propres photos, son intimité ! C’est exactement des moments de vie et finalement en posant une question tout à fait légère sur les vacances, la même question à tout le monde avec le même temps d’entretien également, on s’aperçoit que les réponses ou plutôt les paroles données par les autres sont parfois graves ou très importantes pour eux à un moment de leur vie. J’avais déjà eu cette impression pour le projet : « J’ai travaillé mon comptant », mais cela me paraissait plus naturel de par la nature même du domaine sur lequel je les interrogeais. Mais là j’ai été étonnée des réponses assez profondes. Ce n’est pas forcément grave mais il y a beaucoup de sens donné à ces souvenirs… cela a même été parfois déterminant, pour certains, dans la continuité de leur existence.

 

VP De plus, il n’y a pas forcément ce rapport immédiat au loisir, au plaisir ou à la facilité ?

 

FP absolument, on est loin de « sous le soleil exactement » ; ce qui déplace un peu le propos bien que cela n’ait pas du tout été suggéré, la question est neutre.

 

VP mais plus la question est neutre et plus les gens peuvent également s’engouffrer dans leur propre expérience.

 

FP oui je pense. Plus la question est distante, plus l’intime est là, parce qu’il n’y a pas de crainte, ni de méfiance… de plus, il y a beaucoup de gens que je ne connaissais pas et que j’ai rencontré pour la première fois à ce moment là. C’est plus facile de se confier à quelqu’un que l’on ne connaît pas et que l’on ne reverra pas !  

 

 

 

VP Revenons encore sur l’exposition de Pougues. Tu travailles à partir de dessins préparatoires. Pour commencer à imaginer une exposition, tu passes par le dessin, par des croquis que tu confrontes à l’espace parfois photographié. Entre les grands dessins sangs, des personnages à têtes coupées, les sculptures (manufacture de Sèvres, les Janus et Alice) et le grand mobile céramique qui prendra sa place suspendu dans la monumentalité de l’espace central du centre d’art, ce que je trouve particulièrement intéressant, c’est que l’on retrouve le dessin dans tes pièces en volume, qu’elles soient monumentales ou de taille plus modeste. C’est-à-dire que l’univers du dessin que tu crées se retrouve dans les céramiques. Ce qui n’est pas d’une évidence, car des artistes travaillent la céramique pour produire des pièces qui sont tout à fait autres ou différentes de leur travail en général, avec d’autres formes, d’autres angles de perception. Tu arrives à retrouver cette simplicité presque naturiste de ton dessin dans les formes en trois dimensions.

 

FP Je suis tout à fait d’accord… Parce que mes sculptures commencent par un dessin et uniquement par un seul. Ce n’est pas un dessin qui va chercher l’aboutissement de la forme, mais c’est lui qui devient une sculpture. Je pars d’un dessin qui est brut, et cette toute petite chose (qui peut ensuite devenir une aquarelle pour donner des indications de lumière et de couleur qui sont dues à l’émail) va devenir une sculpture. C’est un dessin et ce dernier ne va pas évoluer, on est loin du dessin de construction. Rien à voir avec une maquette ou le dessin préparatoire.  C’est le dessin, c’est tout !

Quand tu parles de simplicité, elle est là. C’est très simple, voire innocent ou naïf. Et cette fraîcheur est encore visible à la fois je crois, parce que l’on est dans une sorte de brutalité.

 

VP Et tu suis toutes les étapes de fabrication ? 

 

FP Oui, je tiens à être présente à tous les morceaux de la sculpture, pour moi c’est essentiel.

Je me pose des questions au moment de la réalisation de la forme grossière mais je me les repose tout au long de sa fabrication ; sans vouloir peaufiner à l’excès mais en restant dans cette même immédiateté.

 

VP En partant d’un dessin, tu imagines des pièces assez grandes. La relation que tu crées avec les céramistes pousse leur technicité un peu au-delà de ce qu’ils ont l’habitude de faire. La question de l’échelle si présente dans tes bas-reliefs à dimension humaine ou dans les volumes imposants des chaussures me font  penser qu’il y avait une relation avec tes dessins muraux ?

 

FP Mais peut être lié également avec mes lavis sur papier de grande dimension… et c’est vrai qu’une chaussure d’un mètre de haut ne parle pas comme une taille 38 ! Pour moi, il y a plus d’incongruités lorsque l’on travaille avec des disproportions d’échelles. Le corps se trouve soudainement en relation avec quelque chose d’inhabituel. De même qu’une quantité d’émail sur une surface importante miroite autrement, elle permet une dérive dans des flaques, dans des fluides différents.

 

VP On retrouve ce choix de la monumentalité pour les sculptures produites par la Manufacture nationale de Sèvres

 

FP Je l’appelle Le renard du Chechire. Deux pièces distinctes et dos-à-dos (un lapin et une jeune fille serrant un lapin contre elle) dont le point de contact entre les deux est assez précis. Le point de fusion est réalisé en bleu de Sèvres, très profond et dense, le reste est blanc. Une troisième figure couchée à plat comme un animal allongé est traitée dans une couleur unique un peu comme une tache bleue.

 

VP Je trouve que le corps est souvent morcelé. Un pied chaussé d’un escarpin rouge, des bustes, des têtes coupées portées par les personnages mêmes … le corps est vu par fragment.

 

FP Cela doit être un prolongement de cette idée de figures qui ne sont pas contextualisées. Quant la forme elle-même est découpée, elle devient encore moins contextualisée et puis elle laisse place, comment dire, à l’imagination d’un prolongement, une suite probable.

 

VP il me semble que tu emmènes par la main, doucement le spectateur dans tes espaces d’exposition… Je trouve que l’on a un rapport assez fort mais qui n’est pas de l’ordre de l’événementiel, on entre doucement et en même temps on rentre dans l’altérité tout à la fois. C’est-à-dire que progressivement on se sent happé, interpellé par les œuvres qui nous environnent. Tu réfléchis beaucoup à l’espace et d’une manière assez subtile, car celui ci peut sembler familier à première vue mais il est également inquiétant. C’est vraiment une perception totale de l’espace, avec ses contraintes. Evidemment ce sont les contraintes du lieu et tous les artistes s’en emparent à leur manière… mais pour quelqu’un qui vient du dessin, sans vouloir être péjorative, ce n’est pas si évident. Placer un dessin mural monumental dans une exposition c’est une chose, mais là c’est une vision qui enrobe, entoure, et prend en compte les moindres surfaces du centre d’art. Les volumes répondent aux dessins et l’espace se déploie de manière fluide où différents registres formels sont convoqués. Tu as d ‘ailleurs pensé l’exposition comme une vaste installation. La chaussure par exemple sera posée sur un sol rouge, les pièces sont scénographiées et reliées les unes aux autres…

 

FP La tache d’encre ou de lavis rouge, donne une certaine matière à cette couleur souvent présente dans mon travail. De la violence à la douceur, avec toute la gamme des orangés, des toniques des rosâtres, rose pompadour, rouge sang et carmin… Au final, j’aurai un rouge plus fort qui sera repris dans les dessins muraux pour le Centre d’art. Il sera au sol comme l’ombre est au sol des Tenir debout.  C’est une façon de déborder, j’aime bien cette idée. Là l’ombre sera une couleur.

 

VP et pour les sculptures tu as choisi un émail proche des travaux sur papier. Tu as retrouvé avec l’émail ces couleurs pâles ou irisées, quelque chose d’assez féminin et délicat.

 

FP J’aime bien ces couleurs qui sont difficiles à qualifier. On ne sait pas si on est dans un gris, dans un bleu ou un vert. J’aime assez car cela me fait penser aux doublures des vêtements, des satinettes ou des combinaisons un peu anciennes. Ces sortes de couleurs qui sont proches de la peau, des couleurs retournées, que l’on porte à l’envers, un peu moins maintenant. Une couleur de combinaison, de nuisette, ce sont des couleurs que les autres ne voient pas mais elle font le lien entre la peau, le corps et le vêtement. Cela peut être également les noirs argentés, un peu métalliques qui font partie de la gamme de couleur que j’utilise.

 

VP oui, le noir et le blanc que tu utilises pour le mobile en céramique qui est pour l’instant en production. C’est un choix très graphique non ?

 

FP oui, on est vraiment dans le noir du crayon là, la mine de plomb, c’est ça ! j’aime bien, ce noir et blanc, c’est très simple et cela donne un aspect très graphique, très brut à cette pièce suspendue dans l’espace ; c’est en plus très sonore dans la palette car on va du plus clair au plus foncé.  

 

VP Brouiller les repères, éviter d’expliquer les choses. Nous sommes certains de ce que l’on voit, une petite fille, et puis lorsqu’on s’installe dans l’environnement, nos certitudes sont ébranlées, on regarde à deux fois.  Je perçois une dualité dans ces personnages, tu ramènes tout ça à nos contradictions propres d’êtres humains…

 

FP là je suis entièrement d’accord avec ce que tu me dis car c’est assez juste on ne me l’a jamais dit mais je pense que ce sont nos pulsions aussi, nous sommes fait de choses que l’on a à combattre ou pas, ou qui nous font envie ou pas ; on est face à des choix toujours… ce qui n’est pas toujours facile…

 

VP je trouve qu’une souffrance est latente, elle n’est pas explosive mais elle est sourde…

 

FP oui et elle n’est pas montrée aux gens ; ce n’est pas du tout : regardez comme on souffre !

 

VP en effet, car il y a toujours une grande pudeur dans la manière dont tu abordes le monde et ton travail s’en ressent.

 

FP je refuse le spectaculaire…

 

VP il faut du temps devant tes œuvres pour percevoir cette souffrance qui se relie à la constitution de notre propre féminité.  Je reviens à la femme car sa présence tient une place importante dans ton travail, elle est également abordée avec pudeur, sans provocation… Mais cela demande plus d’effort au spectateur pour rentrer plus en profondeur dans ton travail, dans ce que tu proposes dans tes dessins et installations. Le corps féminin, modèle par excellence de l’histoire de l’art occidental, est ici montré comme un corps un peu androgyne, on ne sait pas dans certains de tes dessins si c’est un jeune garçon ou une jeune fille

 

FP oui exactement, il y a une jeunesse c’est tout ; moi-même je ne le sais pas toujours. Certains y voient un garçon, d’autre une femme… cela ne me gêne pas plus que ça ! peu importe… C’est quelqu’un.

 

VP Trois années se sont écoulées depuis ton premier séjour au Parc Saint Léger. Les résidences  te concernant ne représentent pas une durée prédéfinie, mais se sont adaptées à ton rythme de travail. Tu as fait des séjours de courtes durées, mais très réguliers au Centre d’art. Comment as-tu envisagé le temps de la résidence dans ton travail ?

 

FP J’ai tout d’abord été très sensible à la fidélité qui a été proposée pour mes projets. Finalement, c’est presque de proche en proche que les choses se sont complétées et j’ai envie de dire, de manière très similaire à mon travail, tout à fait dans le même temps et rythme que ma démarche. Ce qui m’a particulièrement convenu, c’est le fait qu’il n’y ait pas eu de résidence d’un bloc puisque mon travail est de différentes natures. Il se fragmente même dans la fabrication, s’anticipe et se constitue progressivement. Entre la prospection et le recueillement de témoignages jusqu’à la réalisation d’une pièce, le temps est modulé, modulable et fragmenté ce qui correspond assez justement au temps de mon travail. Ce qui m’apparaît assez précieux, car je pense que ce n’est pas vraiment courant d’aborder les résidences à la fois, dans la fidélité et dans des lieux un peu particuliers, comme cela m’a été proposé dans le programme hors les murs du Centre d’art, avec des partenaires locaux au niveau de la production céramique et du travail de la terre.

 

VP La production céramique est une première pour le centre d’art. Les partenariats réalisés avec le CNIFOP de Saint Amand en Puisaye et le céramiste Georges de Nevers nous ont effectivement permis d’aborder ce domaine complexe et passionnant de l’élaboration d’une pièce en grès ou en faïence, du modelage à la phase d’émaillage en passant par les étapes délicates et impardonnables des cuissons successives. Cela a été pour nous une aventure de te suivre dans ce domaine en tissant des liens avec les techniciens et céramistes de la Nièvre pour proposer une production artistique. Une première pour eux également ! C’est avant tout un travail de terrain qui a permis au centre d’art et à son équipe d’élargir ses champs de compétences, et peut être dans une perspective à long terme…

 

 

Interview réalisé par Valerie PUGIN