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  PASQUA Philippe - Métamorphoses du 23/09/2004 au 02/11/2004

Constance Caphi
 
Constance   Caphi
 
     

Philippe PASQUA

 

Métamorphoses

 

 

 

23 septembre - 02 novembre

du mardi au samedi de 12h à 19h

 

 

 

Vernissage jeudi 23 septembre de 18h à 21h30

 

 

Les métamorphoses de Pasqua

 

Au commencement, il y a une belle paire de couilles. Ensuite, des nichons naissants. Mais d'abord, une table d'opération.

 

Car pénétrer dans les dernières toiles de Pasqua relève en premier lieu des arcanes de la médecine. Interviewé par David Simard, le docteur Michel Schouman, le chirurgien qui a ouvert les portes de son bloc opératoire au peintre, avoue en effet une sensation importante : « Lorsqu'on opère, on n'a pas le sentiment d'avoir affaire à la mort. Il y a certes toujours la mort de quelque chose, notamment dans les opérations de transsexualisme : il y a la mort du garçon et l'apparition de la fille, ou le contraire ». Et d'ajouter qu'il s'agit parfois d'une véritable renaissance. C'est ce qui agite la brosse de Philippe Pasqua : il peint ce qui se transforme.

 

Un premier exemple est donné avec une des métamorphoses les plus radicales qui soient, celles qu'envisagent les hommes se sentant femme. Il s'agit, au sens propre, d'être émasculé. « Je n'ai pas envie de naître à trente ans », confiait Yannick, un jeune homme de 22 ans envisageant de changer de sexe, au journaliste Alain Gallet[1]. L'opération, si elle n'est pas bénigne sur le plan médical, a été extrêmement complexe à faire admettre aux esprits, et surtout à celui du législateur. En 1989, Guy Braibant, président de la section du rapport et des études du Conseil d'Etat, remettait au gouvernement un rapport sur le transsexualisme. Rédigé par des juristes et des médecins, il préconisait de ne pas légiférer en cette matière, mais suggérait des mesures permettant de faciliter le changement de sexe.

« Le transsexualisme doit impérativement être distingué de l'homosexualité, nuançait alors Jean-Yves Nau[2], mais aussi du travestisme (qui impliquent la conscience d'appartenir à son sexe, même si des traitements hormonaux modifient l'aspect physique) ou des états intersexuels dans lesquels les personnes sont anatomiquement et physiologiquement à mi-chemin entre l'homme et la femme. On estime entre cinq cents et mille le nombre des transsexuels véritables en France. Leur état se caractérise par le sentiment irrésistible et inébranlable d'appartenir au sexe opposé à celui qui est génétiquement, physiologiquement et juridiquement le leur, avec le besoin obsédant et constant de changer d'état sexuel, anatomie comprise ».

Sept ans plus tôt, dans une communication à l'Académie nationale de médecine sur le transsexualisme, le professeur René Küss (hôpital de la Pitié-Salpêtrière, Paris) en précisait les aspects médicaux : « L'homosexualité est assez particulière, compte tenu du fait que le sujet est persuadé d'appartenir au sexe opposé. Il y a souvent un dégoût pour les attributs sexuels dont ils souhaitent être débarrassés. La vie sexuelle est pauvre, tant pour la libido que pour l'acte lui-même. Ils se disent volontiers en attente d'une sexualité qu'ils espèrent acquérir par leur transformation physique, encore que cet objectif ne soit presque jamais au premier plan de leurs préoccupations, qui restent la transformation corporelle associée au changement d'état civil ». Et le professeur Küss d'ajouter : « L'histoire du désir de changement de sexe dans le droit humain est au moins aussi vieille qu'Hérodote, qui en faisait le mal de Scythie. Mais ce n'est que depuis trente ans que le transsexualisme a abandonné le domaine du rêve pour devenir réalité réalisable, grâce aux "progrès" de la médecine. La découverte et l'utilisation des hormones sexuelles, l'avènement d'une chirurgie plastique et prothétique, ont permis de donner à l'homme ou à la femme la morphologie corporelle du sexe opposé ». [3]

Concrètement, après que leur cas ait été examiné par une équipe pluridisciplinaire (un endocrinologue, un neuropsychiatre et un chirurgien) les transsexuels masculins dont le dossier est accepté reçoivent des oestrogènes et de la progestérone permettant le développement des seins, la modification de la pilosité et de la voix, subissent l'ablation des testicules et du pénis, et bénéficie de la construction par chirurgie plastique d'un vagin[4].

C'est dans ce contexte que Philippe Pasqua a travaillé ses troublantes métamorphoses. La première impulsion lui a été donnée par des photographies, comme le rappelle le docteur Michel Schouman : « Au départ, Philippe Pasqua a vu des photographies de technique opératoire qui avaient été faites par un photographe professionnel et destinées à des congrès. Il les avait trouvées superbes sur le plan artistique, et pas seulement sur le plan technique. Il a alors eu l'idée de s'en inspirer pour sa propre peinture. Ce sont essentiellement les clichés de chirurgie sexuelle qui l'avaient intéressé. Il y avait effectivement des vues d'une intervention de  transsexualisme, mais aussi des photos de chirurgie pénienne, de maladie de La Peyronie et de diverses pathologies uro-génitales ». De manière générale, Pasqua a toujours recours à la photo pour fixer ses modèles. Ce fut également le cas pour le Grand travesti « Caphi ». On l'aura compris aux lignes qui précèdent, l'homme représenté n'a pas, pour l'instant, choisi d'être opéré même si, selon l'artiste, il y songerait. Le tableau le plus impressionnant de la série est un format vertical. Le sujet est vu dans l'encadrement formé par l'écartement de ses cuisses, selon un cadrage qui peut faire penser à L'Origine du monde, de Courbet. A ceci près que le buste est également visible, et que son visage, tourné vers le spectateur, le contemple avec une tranquille impudeur et, semble t-il, une certaine tendresse. La seule indication de ses préférences sexuelles vient d'un soutien gorge blanc, fort peu rempli, qui est sa seule pièce de vêtement. Pour le reste, le format imposant du tableau met en valeur la splendide paire de roubignolles précitée et un sexe flaccide, qui s'étalent au premier plan. Sous le scrotum rebondi, la ligne de muqueuses qui rejoint l'anus entretient l'ambiguïté, en évoquant des grandes lèvres. Le tout surdimensionné, rendu hors d'échelle par un format plus grand que nature. Au point que le spectateur a, littéralement, le nez dedans.

Les autres tableaux sur ce thème n'ont pas la même radicalité. Certains pourraient d'ailleurs ne prêter à aucune interprétation d'ordre sexuel sans la grande toile fondatrice. L'un, grand format horizontal, montre le même modèle allongé, cuisses écartées, mais dans une vue complète qui insiste sur sa ceinture abdominale. Hormis le corps nu et offert, la seule indication qui pourrait revêtir un caractère érotique tient au regard, franchement langoureux, qui est une superbe représentation picturale du célèbre « tu viens chéri » aujourd'hui si mal vu des autorités. Même regard, moins appuyé, dans le grand portrait vertical en buste, où l'équivoque provient de la position effacée des bras, rejetés dans le dos, qui évoquent la posture traditionnelle de Saint-Sébastien, si prisé dans les milieux gay. il de biche encore, et lèvres purpurines, dans ce portrait où seul le visage est pris en compte, appuyé sur un drap blanc, et où seule la position des yeux, qui regardent vers le haut, peut faire penser à une attitude de soumission.

 

La série Gamine (« Constance » et « Anne ») rend compte d'une autre forme de métamorphose, vécue celle-ci par tout un chacun : celle que le corps subit à l'adolescence. La jeune fille choisie par Philippe Pasqua est de la famille de ses proches. L'artiste a su lui faire prendre les poses les plus aptes à rendre compte des tiraillements qu'une femme en devenir vit au stade pré-pubère, entre la gamine boudeuse et la franche salope. A moins que la jeune fille ne les ait imaginées toute seule, ce qui renforcerait s'il en était besoin l'équivoque. On voudra bien mettre entre parenthèse, le temps d'une visite à ces tableaux, les récentes affaires de pédophilie qui ont défrayées la chronique, pour ne plus se souvenir que de la Lolita de Nabokov : nous parlons ici de peinture, pas de faits divers. Philippe Pasqua n'a pourtant pas choisi son sujet par hasard. Mais sa nymphette est plus proche de son héros précédent qu'on ne l'imagine au premier abord. Le travestissement est en effet une caractéristique commune : les jeunes filles de cet âge s'essaient à porter les habits de leur mère (certains jeunes garçons aussi, si on en croit les souvenirs de cette tante fabuleuse qu'était Francis Bacon). Ou en adoptent inconsciemment ce qu'elles croient en être les postures les plus provocantes. Voici donc Constance la mal nommée en jeune fille boudeuse, couettes en avant comme les cornes d'une jeune chevrette pensant pouvoir affronter le loup, ou suçant son pouce, mais sans abandon aucun, puisque ses yeux disent bien l'intensité d'un regard en coin, ou encore jetant une prunelle alanguie par-dessus son épaule nue. On la trouve aussi posant, dans un déhanchement remarquable, sans âge, déjà femme, ou enfin, dans un grand tableau vertical, jouant au pendant du Grand travesti. Le format est équivalent, l'attitude aussi. Vêtue d'un bustier blanc transparent et d'une culotte rouge, qui ajoutent encore à l'ambiguïté de la représentation, la jeune fille a les jambes écartées, et paraît offerte, cette sensation étant toutefois immédiatement démentie par l'attitude du visage, où se mêlent défi et mépris. Scandaleuse ? Peut-être, dans la mesure ou les gamines de Pasqua sont l'antithèse de celles de Balthus : elles sont la vie même, là où d'autres préféraient la mise en scène, accessoires inclus.

 

Mais la troisième métamorphose de Philippe Pasqua reste à venir. Elle est en germe dans les deux précédentes, si on veut bien se remémorer les vers de Malfilâtre, rédigés, déjà ! au mitan du XVIIIe siècle :

 

« Il ne sait pas (aveuglement extrême !),

Que sa Vénus n'est autre que lui-même,

Qu'il est l'amant, qu'il est l'objet aimé,

Que de ses yeux part le trait qui le blesse,

Brûlé d'un feu par lui-même allumé ».

 

Il ne sait pas, mais il se doute de quelque chose : Philippe Pasqua nous confiait, lors de notre dernière visite à l'atelier, son intention de s'attaquer à une nouvelle série. Des autoportraits.

 

Harry Bellet

 

  

Actualité en cours et à venir

 

- Beaux-Arts Magazine sortira mi-septembre un hors-série  de 64 pages sur le parcours de Philippe PASQUA,(38 ans).

- Exposition collective en septembre Hengevoss Duerkop à la galerie, Hambourg.

- ARTISSIMA, Foire de Turin, en novembre, avec la galerie RX.

 


 

[1] Le Monde du 15 août 1988.

[2] Le Monde du 8 mars 1989.

[3] Ibid.

[4] Cf. Sylvie Sese-Léger, « Transsexualisme », Encyclopédia Universalis. Dans notre pays, l'opération est légale, et, depuis que la France a été condamné le 25 mars 1992 par la Cour Européenne des droits de l'homme, s'accompagne théoriquement d'un changement d'Etat civil.