RX - Paris

Joël Andrianomearisoa

IARIVO TRADUIT DE LA NUIT

Un grand sommeil noir

par Emmanuel Daydé

 

Une étoile pourpre

Evolue dans la profondeur du ciel –

Quelle fleur de sang éclose en la prairie de la nuit 

Jean-Joseph Rabearivelo, Traduit de la nuit I

 

On ne meurt pas à Madagascar. Tout au plus s’écarte-t-on de la vie et de ses rayons, en passant à d’autres états, plus obscurs, qui jalonnent la blanche infinité du temps. Jean-Joseph Rabearivelo, Baudelaire noir dandy et désespéré, traduisaient de la nuit ses paradis artificiels et ses prismes de sommeil en les rédigeant aussi bien en français qu’en malgache. Inspiré par la fulgurante figure de ce poète au nadir lointain, Joel Andrianomearisoa arpente les nuits d’Antananarivo en transcrivant en voluptés noires ces mots nés dans le temps d’après la lumière. Alors que Rabearivelo demandait à la terre de ses Ancêtres de le transporter « dans l’azur, constellé de ses œuvres, lesquelles ont raison de lui et le tuent, puisque le détachant de la Terre », Andrianomearisoa veut rester vivant parmi les fantômes de sa terre royale, sous le grand ciel étoilé de noirs désirs inachevés. Travaillant la polychromie du noir profond à la manière d’une attitude amoureuse, l’artiste part en quête des matins nubiles de la nuit, qui perdent leurs couleurs aux premières lueurs comme des fleurs prés de tomber. Joël l’Obscur n’est certes pas le premier à revendiquer l’élégante plasticité du noir lumière. « Le noir une non couleur ? s’étranglait déjà Renoir. Mais c’est la reine des couleurs ! » En laissant un noir monopigmentaire envahir sa toile à la fin du XXe siècle, Pierre Soulages le confirme : « La lumière telle que je l'emploie est une matière ». Cependant, à l’outre-noir médiéval et matiériste de l’Aveyronnais, qui cherchait à piéger la réflexion de la lumière en la poursuivant « au-delà du noir », le jeune Malgache oppose l’outre-nuit des abysses sans soleil de Iarivo, sa ville sans sommeil, afin d’aller « au-delà de la nuit », dans l’espoir de capter l’énergie électromagnétique d’imperceptibles diffractions et transparences, tapies dans « cette ombre parturiante qui se repaît de lactogène lunaire ».

 

Au minimalisme lyrique du peintre français, le Malgache préfère l’élégance géométrique des solennelles constructions des rois Merina. « Que nous fera la chute brusque / de ce qui est notre royaume ? » demandait Rabearivelo. A une vingtaine de kilomètres au nord de la capitale, au sommet du rova d’Ambohimanga (la colline bleue), se trouve la sobre et classique résidence du grand roi Andrianampoinimerina (« Prince désiré par l’Imerina »), orateur à la parole profuse et réunificateur du pays Merina, devenu suzerain, à la fin du XVIIIe siècle, de la presque totalité des petits royaumes de Madagascar. La simple et majestueuse case royale d’Ambohimanga aligne de manière régulière de lourdes planches de palissandre noires qui s’élèvent à dix mètres de hauteur. Amenées sur place par porteurs depuis l’est de l’île, ces luxueux pans de bois - matériau noble qui ne devait pas toucher terre par peur de la souillure - établissent un carré de nuit sacrée sous la pointe de diamant d’une longue couverture – autrefois de roseaux, aujourd’hui de bois -  qui strie le miroir du ciel. Légèrement surélevée par rapport au niveau du sol, la royale maison d’astrologue interrogeant les étoiles laisse pénétrer les rayons du soleil par une ouverture qui indique l’heure. Austère et secret, ce cérémoniel n’est pas sans rappeler la manière implacable des bandes alternées que Daniel Buren ou Michel Parmentier peignaient à l’identique, lorsqu’ils officiaient au sein de la table rase de BMPT.

 

Retrouvant la lumière dans sa négation même - mais sans chercher à en réfléchir les éclats absorbés -, un long mur de tissu noir ondulant et rayonnant, percé d’interstices de feuilles « comme des larmes noires qui ne cessent de couler », sert de porte de la nuit à la cérémonie des sens à laquelle convoque Andrianomearisoa. Cascade lointaine et palpitante de noir total, qui use de subtiles différences de matières et de matité, de textures et de textiles, ce grand tombeau écroulé sous l’injure du temps capte les frémissements imperceptibles et mouvants de leurres glorieux, dans le désert de l’azur imérinien éteint. Pourrait-il s’agir d’un autoportrait de l’artiste en « vitrier nègre dont nul n’a jamais vu les prunelles sans nombre » ? Dressant d’énigmatiques saynètes aux allures de hain-teny (poème populaire malgache en forme de devinette), le poète de la perte de soi et de la moirure de la soie guide les forbans de la nuit le long de cette palissade des plaisirs, vers des images de fleurs nocturnes en pointillés de couleurs floues, « pollen stellaire pour les prairies de la terre ».

 

Photographies des errances de la lumière dans l’obscurité permanente de la ville, qui vont s’accrochant à « des blocs de sel étincelants, des chevelures dispersées par le vent ou des pelotes d’algues », arbres bleus d’irréalité, silhouettes traversées d’ombre grise et éclats aveuglés de phares jaunes se conjuguent en des presque songes rabeariveliens, tels de nostalgiques souvenirs ravivés de l’année dernière à Tananarive. Alignées les unes à côté des autres telles des briques d’impossibles maisons, les toiles verticales en tissus se composent en deux horizons, l’un centré autour d’un rectangle noir et l’autre faiblement coloré de tissus fantomatiques à peine colorés, comme éclairés par le côté sombre de la lune. Ces tableaux lunaires et sonores évoquent de sensibles et bruissantes effigies de femmes aussi bien qu’un silencieux hommage au rectangle de la nuit, quand « les ténèbres se désagrègent en flocons de brume mauves ou roses et cessent d’être ténèbres ». Comment ne pas songer devant ces toiles d’amour offensé au dernier portrait en pied de la triste reine Ranavalona III, envoyée en exil à la Réunion, dans sa robe de velours noir lamée d’or, la tête recouverte d’un chapeau de feutre noir garni d’une plume bleue

 

Poète français libertin et contemporain d’Andrianampoinimerina, Evariste de Parny est sans doute le premier à avoir entendu la poésie en prose des pays d’Imerina dans ses Chansons madécasses : « Leur musique est simple, douce et toujours mélancolique » disait-il. En orchestrant vénéneusement, plus d’un siècle plus tard, ces nocturnes érotiques et anticolonialistes, Maurice Ravel prolongeait le charme obscur de la sodina, cette petite flûte dont le virtuose Rakoto Frah a fait le son de la Grande Ile : « Nahandove, ô belle Nahandove ! L’oiseau nocturne a commencé ses cris, la pleine lune brille sur ma tête, et la rosée naissante humecte mes cheveux ; Voici l’heure ; qui peut t’arrêter, Nahandove, ô belle Nahandove ! » Rien ne peut arrêter Nahandove (L’héritière), ni les semences sidérales, ni la respiration précipitée des étoffes tactiles d’Andrianomearisoa. Belle âme de ce-qui-change, l’artiste des Hauts-Plateaux aime l’émotion qui corrige la règle. Aussi fait-il surgir dans les pâles lueurs de la cendre et du papier une maquette brûlée de la cité royale aux douze collines sacrées, en forme d’iris noirs endormis, sous le grand gâteau lacté de la lune. « Comme la tour, comme la mienne, / comme la perfide que foulent nos pieds, / cette joie dont pétille nos yeux, / si elle doit s’éteindre, / ne nous reviendra-t-elle pas autre et nouvelle ? » Transporté sur les hauteurs de l’Imerina, à la façon d’une sérénade des collines naïve et légère chantée par Justin Ranoro, les lambas autres et nouvelles de ce labyrinthe des passions urbaines frémissent au passage « du sang de la terre, de la sueur de la pierre et du sperme du vent ».

 

Aza migadona, aza miteny :

Hamaky ala ny maso, ny fo,

Ny saina, ny nofy…

Jean-Joseph Rabearivelo, Mamaky Teny